La vie telle qu'on la raconte : Comment faire de sa vie un beau roman
Il y a des histoires qui commencent bien sans qu’on ne s’en rende compte.
Celle-ci commence dans une salle de réunion, quelque part en France, avec une femme qui rit d’une blague qui n’était pas drôle.
Pendant des années, j’avais une théorie sur moi-même. j’étais une femme forte, le genre de fille qui encaisse, qui ne fait pas d’histoire, qui sourit quand on lui sort une remarque bien lourde en réunion. J’ai souvent été la seule femme dans la pièce, entourée d’hommes avec de très haut poste et j’avais construit une identité entière autour de cette situation. Être forte, pour moi, cela voulait dire : ne pas broncher, ne jamais montrer que cela me touche.
Alors quand les remarques arrivaient, dénigrantes, pas forcément sexistes d’ailleurs, certaines étaient également faites à des hommes, je riais. Ce n’était franchement pas drôle, mais rire prouvait quelque chose. Que j’étais au-dessus de tout cela. Que ça ne m’atteignait pas. Mais bien sûr que cela m’atteignait !
Chaque remarque avalée me rendait un peu plus petite, me coupait un peu plus les ailes sans que je comprenne pourquoi je me sentais aussi fatiguée le soir. Sans comprendre pourquoi mon dos me faisait de plus en plus souffrir jour après jour…
Ce que je ne voyais pas à l’époque, c’est que les hommes qui recevaient les mêmes remarques ne riaient pas, eux. Ils répondaient. Parce qu’ils savaient qu’ils étaient forts et ils n’avaient pas besoin de le démontrer.
Mais moi ?… Enfermée dans mon silence je me racontais une histoire qui n’était pas la mienne.
La différence entre savoir quelque chose et le raconter, c’est souvent la différence entre une vérité enfouie et une vérité qui change quelque chose.
Le jour où j’ai commencé à raconter ces histoires autour de moi, d’abord en riant (vieille habitude), puis de moins en moins, quelque chose a évolué dans la façon dont je me voyais. Je racontais les remarques, je souriais et confirmait à haute voix que “non je n’avais aucun problème avec ça”. A chaque fois, que je le disais à haute voix, cela sonnait tellement faux … Comme si enfin le vrai moi enfoui quelque part me criait “TU MENS”. Les faits restaient les mêmes mais le récit que je portais sur moi-même changeait.
je n’ai jamais réalisé que cette façon de raconter mon histoire était fausse en y réfléchissant. Je l’ai réalisé le jour où je l’ai raconté.
Vous aussi, vous avez un mot. Peut-être “raisonnable”. Peut-être “pas encore prêt”. Peut-être “celle qui gère” ou “celui qui n’a pas le profil”. Ce mot tourne en boucle depuis si longtemps qu’il ressemble à une vérité.
Bon. Avant d’aller plus loin, permettez-moi de sortir du cas de la salle de réunion parce que ce n’est pas le sujet, ou plutôt ce n’est qu’un cas parmi des milliers. Il y a l’entrepreneur qui se raconte qu’il n’est “pas un vrai chef d’entreprise” alors qu’il fait tourner une boîte de vingt personnes depuis six ans. La mère qui se raconte qu’elle “ne fait pas assez” pendant qu’elle fait tout. Le cadre de 45 ans qui se raconte qu’il “a raté le coche” alors que le coche, objectivement, n’est probablement pas encore passé.
Ces récits-là n’arrivent pas par hasard. Ils s’installent par accumulation, par répétition, par les petits choix qu’on fait sans vraiment les faire… minimiser plutôt que nommer, se taire plutôt que se positionner, relativiser plutôt que d’assumer.
Au bout d’un moment, l’histoire que l’on se raconte sur soi-même tourne en pilote automatique. Elle répond à notre place et devient notre réalité
Le philosophe Paul Ricoeur disait : Nous ne sommes pas une essence fixe qu’on découvrirait un jour. Nous sommes l’histoire que nous racontons de nous-mêmes.
La mise en intrigue
Ricoeur appelait ça l’emplotment ou la mise en intrigue. L’idée que les événements de nos vies n’ont pas de sens en eux-mêmes. C’est le lien qu’on établit entre eux qui crée le sens. Deux personnes vivent la même chose, un licenciement, une rupture, un échec. L’une y voit une suite de catastrophes. L’autre y voit un apprentissage progressif. Les faits sont identiques mais l’enchainement des chapitres est différent.
Faire de sa vie un roman, c’est d’abord choisir un fil conducteur pour lui donner une direction.
Idem et ipse (ma partie préférée) : ce qui reste et ce qui devient
Ricoeur distingue deux formes d’identité.
L’idem : ce qui reste stable dans le temps. Votre façon de réagir sous pression, vos valeurs profondes, ce que les gens reconnaissent en vous depuis toujours. Et l’ipse : votre capacité à évoluer, à vous transformer, à tenir des promesses envers vous-même même quand tout change autour.
Je prend un exemple bien connu de tous : Simba dans Le Roi Lion qui illustre bien ces notions .
Son idem : c’est un lion curieux, courageux, attaché aux siens. Cela ne change pas même pendant les années de fuite.
Son ipse, c’est le roi qu’il choisit de devenir quand il accepte enfin de relier son passé à son présent et de devenir l’auteur de sa vie.
Une belle histoire de vie ne repose pas sur la constance. Elle repose sur cette tension, entre ce qu’on garde et ce qu’on devient.
Auteur, personnage, lecteur
Ricoeur ajoute ensuite : “Dans notre propre histoire, nous jouons trois rôles simultanément. Nous sommes le personnage, celui qui vit les événements. Nous sommes le lecteur, celui qui les interprète. Et nous sommes l’auteur, celui qui peut décider de leur donner un autre sens.”
La plupart du temps nous restons bloqués dans le rôle du personnage. nous subissons et attendons que l’histoire se termine pour savoir ce qu’elle voulait dire.
Reprendre la plume permet de se souvenir qu’on est aussi l’auteur.
Tant que le récit reste dans la tête, il reste hors d’atteinte.
Je n’avais rien résolu avant de commencer à parler de mes fameuses réunion. C’est en mettant des mots dessus, à voix haute, devant quelqu’un, que les choses sont devenues visibles. Comme si la verbalisation avait sorti le récit de ma tête pour le poser devant moi et que je pouvais enfin le regarder pour ce qu’il était : une histoire que je m’étais racontée.
voici tout le concept de Ricoeur : On ne raconte pas ce qu’on a compris. On comprend en racontant !
L’acte de mettre en récit à l’écrit ou à l’oral, transforme le vécu en quelque chose de presque palpable , quelquechose que l’on peut voir, examiner et si besoin, réécrire.
Si je vous demande à qui racontez vous votre vie ? Souvent on se la raconte à soi-même, en boucle, dans sa tête, dans le silence des trajets en voiture ou des insomnies de 3h du matin ( le fameux ah j’aurais du répondre ça ..ou faire ça ..) . Au mieux on en parle à un ami fidèle et de confiance.
Un récit qui reste dans la tête reste flou. Il peut continuer à fonctionner librement en pilote automatique parce qu’il n’a jamais eu à se confronter à la réalité d’une phrase assumée, prononcée à voix haute devant un autre être humain.
Le jour où vous le racontez vraiment à plusieurs personnes, dans un journal, à un thérapeute ou sur les réseaux sociaux même, quelque chose se passe. Vous entendez votre propre histoire et c’est en l’entendant que bien souvent, vous réalisez qu’elle ne vous ressemble plus ou qu’elle ne vous a peut-être jamais ressemblé.
Vous êtes le personnage principal de votre vie. Mais les personnages principaux qui ne racontent rien restent prisonniers du premier chapitre. Ce sont ceux qui parlent, qui écrivent, qui verbalisent qui avancent dans le roman.
Alors voilà ma question pour vous : quelle est l’histoire que vous vous racontez sur vous-même depuis trop longtemps ? Et à quand remonte la dernière fois que vous l’avez racontée à quelqu’un d’autre que vous ?
Quelle que soit votre histoire, racontez la.
Emilie


